" Il y a une question que je n’arrive plus à évacuer.
Une question toute simple.
Pourquoi est-ce qu’on y reste ?
Pourquoi restons-nous accrochés à nos téléphones portables, à nos réseaux sociaux, à ces applications qui occupent désormais plusieurs heures de nos journées, alors que nous commençons à mesurer ce qu’elles font de nous ?
Pourquoi continuons-nous à serrer cet objet contre nous comme une moule à son rocher alors que, depuis qu’il a envahi nos vies, quelque chose semble profondément s’être déréglé ?
Regardons-nous.
Pas nos écrans.
Nous.
Est-ce que ça nous rend meilleurs ?
C’est peut-être la seule question qui vaille.
Est-ce que le monde va mieux depuis que nous avons ces objets dans nos poches ?
Est-ce que nous sommes mieux informés ?
Est-ce que nous comprenons mieux le monde ?
Est-ce que nos démocraties fonctionnent mieux ?
Est-ce que nous votons mieux ?
Est-ce que nous sommes davantage capables de distinguer un fait d’un mensonge, une enquête d’une manipulation, un journaliste d’un propagandiste ?
Est-ce que nos enfants vont mieux ?
Est-ce qu’ils lisent davantage ? Se concentrent davantage ? Dorment mieux ? Apprennent mieux ? S’ennuient encore suffisamment pour imaginer, créer, rêver ?
Est-ce que nous sommes devenus plus intelligents, plus cultivés, plus empathiques, plus ouverts aux autres ?
Ou est-ce exactement l’inverse qui est en train de se produire ?
Parce qu’il faudrait peut-être arrêter de tourner autour du pot.
Nous avons créé une société capable de passer des heures à faire défiler des vidéos de quelques secondes pendant que la biodiversité s’effondre, que le climat se dérègle et que nos démocraties sont attaquées par la désinformation.
Et nous appelons cela le progrès.
On vit pour quoi, maintenant ?
Pour un like ?
Pour un cœur rouge ?
Pour voir combien de personnes ont regardé notre story ?
Pour publier notre visage devant un coucher de soleil plutôt que de regarder le coucher de soleil ?
Est-ce vraiment à cela que nous avons réduit une partie de notre existence ?
Nous avons entre les mains un objet extraordinairement puissant. Un accès presque illimité à la connaissance humaine.
Et qu’en faisons-nous ?
Nous scrollons.
Encore.
Encore.
Encore.
C’est peut-être cela qui me sidère le plus : nous n’avons jamais eu autant d’informations disponibles et nous semblons pourtant avoir de plus en plus de difficultés à comprendre le monde.
Et puis il faudrait peut-être regarder qui tient la machine
Parce que derrière ces écrans, il n’y a pas une grande place publique neutre et bienveillante.
Il y a des entreprises.
Il y a des milliardaires.
Il y a des algorithmes.
Il y a des intérêts économiques.
Il y a des intérêts politiques.
Et il y a des États qui ont parfaitement compris l’immense possibilité que représentait cet univers numérique pour influencer d’autres sociétés.
Alors posons les questions qui fâchent.
Quelles valeurs défendent les propriétaires des grandes plateformes américaines ?
Quels responsables politiques soutiennent-ils ?
Quels contenus leurs algorithmes mettent-ils en avant ?
Pourquoi ?
Et lorsqu’une application utilisée quotidiennement par des millions d’Européens appartient à un groupe chinois, est-il complètement absurde de nous demander quels intérêts stratégiques entourent cet outil ?
Lorsque la Russie mène depuis des années des opérations d’influence et de désinformation en Europe, peut-on encore considérer nos réseaux sociaux comme de simples endroits où l’on partage les photos du chat et les vacances à Palavas-les-Flots ?
Évidemment que non.
Nos téléphones sont aussi devenus des champs de bataille informationnels.
Et le plus extraordinaire, c’est que nous les transportons volontairement dans notre poche.
Nous avons ouvert la porte
Pendant des décennies, attaquer une démocratie étrangère demandait des moyens considérables.
Aujourd’hui, il suffit parfois d’un réseau de faux comptes, de quelques vidéos fabriquées, d’un sujet suffisamment inflammable et d’un algorithme qui récompense la colère.
Le mensonge voyage.
La peur voyage.
La haine voyage.
La théorie du complot voyage.
Et toujours beaucoup plus vite que la nuance.
Pendant ce temps, le journaliste qui a travaillé trois semaines sur une enquête de vingt-six minutes se retrouve en concurrence avec une vidéo de vingt secondes fabriquée par quelqu’un qui n’a jamais mis les pieds sur le terrain.
Et nous nous étonnons ensuite de voir nos sociétés devenir incapables de s’entendre sur la réalité elle-même.
Le prochain réveil
Nous avons perdu des décennies sur le climat.
Les scientifiques alertaient.
Nous avons attendu.
Les températures augmentaient.
Nous avons attendu.
La biodiversité reculait.
Nous avons attendu.
Et maintenant que les conséquences deviennent visibles jusque devant nos fenêtres, une partie de la société semble enfin découvrir l’urgence.
Très bien.
Mais j’ai peur que nous soyons en train de reproduire exactement la même erreur avec le numérique.
Les signaux sont là.
Nous voyons la dépendance.
Nous voyons la désinformation.
Nous voyons la violence des échanges.
Nous voyons les tentatives d’ingérence.
Nous voyons des enfants incapables de lâcher leurs écrans.
Nous voyons notre attention se fragmenter.
Nous voyons le débat public devenir hystérique.
Et pourtant nous continuons.
Un dernier scroll.
Une dernière vidéo.
Une dernière notification.
Un dernier like.
Pourquoi est-ce qu’on y reste ?
Voilà donc ma question.
Pas : comment améliorer légèrement les réseaux sociaux ?
Pas : comment passer quinze minutes de moins sur son téléphone ?
Une question beaucoup plus brutale :
pourquoi acceptons-nous encore qu’ils occupent une telle place dans nos vies ?
À quel moment allons-nous considérer collectivement que quelque chose ne fonctionne plus ?
À quel moment allons-nous protéger sérieusement les enfants ?
À quel moment allons-nous reprendre possession de notre attention ?
À quel moment allons-nous recommencer à chercher l’information plutôt qu’à attendre qu’un algorithme choisisse ce que nous devons voir ?
Et surtout, à quel moment allons-nous avoir le courage de regarder cet objet posé dans notre main et de nous demander :
Est-ce qu’il nous rend meilleurs ?
Parce que si la réponse est non, une deuxième question devient inévitable.
Pourquoi est-ce qu’on y reste ?